L’image est saisissante : nous voilà au château de Loches, dans le cachot de la tour du Martelet, devant la fameuse « cage de fer » du roi Louis XI. Le « cardinal la Balue », conseiller et favori du roi tombé en disgrâce, fut condamné à vivre dans ce cube si étroit qu’il ne pouvait ni tenir debout ni s’allonger. Pour se nourrir, une petite ouverture rectangulaire, passe-plat destiné au frugal brouet des détenus médiévaux. Pour ses besoins naturels, une autre ouverture carrée pour le pot de chambre… On en frémit. Et pourtant, c’est encore une de ces légendes qui encombrent l’histoire de France. La réalité est tellement plus passionnante !

Pour comprendre comment est né ce récit imaginaire, il faut revenir sur l’extraordinaire destin du cardinal Jean Balue, dont la vie se déroule entre le Poitou, la Touraine, l’Anjou, Paris, Liège, les cours princières européennes et le Vatican. Car le cardinal ne fut pas seulement un prisonnier célèbre. Ce fut l’un des personnages les plus influents du règne de Louis XI, diplomate de premier plan chargé des plus hautes missions, cardinal puissant et acteur décisif des relations difficiles entre la monarchie française et la papauté. Et qui n’a jamais cessé de faire de la politique, même quand tout semblait l’en empêcher.

Sommaire
  1. L’art de se faire un nom
  2. Au cœur du pouvoir
  3. L’ascension continue
  4. Un négociateur qui ne s’oublie pas
  5. Une étrange affaire
  6. Premier revers
  7. Le chant du cygne
  8. La trahison
  9. Tourisme pénitentiaire
  10. Un détenu qui sait s’occuper
  11. L’affrontement de deux pouvoirs
  12. Retour triomphal
  13. Les intrigues reprennent
  14. Au plus près du pape

L’art de se faire un nom

Sa date de naissance est incertaine : l’historien Henri Forgeot avance avec prudence 1421, soit dix ans avant le supplice de Jeanne d’Arc. Le lieu de naissance est lui aussi nébuleux. Angles-sur-l’Anglin le revendique une fois pour toutes avec une plaque sur sa maison natale. Les chroniqueurs de l’époque paraissent le situer dans le Poitou, à L’angle-Luçon, lieu-dit de la commune de Chantonnay. La seule chose de sûre, c’est que son vrai nom est Jean Balue. « La Balue » est un surnom qui lui reste attaché.

Maison natale de Jean Balue à Angles-sur-l’Anglin
Maison natale de Jean Balue à Angles-sur-l’Anglin© Didier Do Espirito

Fils de bourgeois de Paris ou de châtelain selon les sources, licencié en droit, il appartient à ce milieu de clercs instruits qui, au 15e siècle, accèdent aux plus hautes fonctions de l’État grâce à leur formation juridique et à leurs compétences administratives. À cette époque, les rois consomment une quantité impressionnante de juristes capables de rédiger des actes, de négocier des traités, de résoudre des conflits de juridiction pour défendre, in fine, les intérêts de la couronne.

Balue entre d’abord au service de Jacques Juvénal des Ursins, évêque de Poitiers. Jacques est le fils de Jean Juvénal des Ursins et de Michelle de Vitry dont on peut voir le monument funéraire dans Notre-Dame de Paris. À la mort de Jacques, en 1457, il rejoint l’entourage de l’évêque d’Angers, Jean de Beauvau. Cette rencontre sera déterminante pour la suite de sa carrière.

Beauvau lui confie progressivement plusieurs fonctions importantes dans son diocèse. En récompense, Balue obtient en 1461 le doyenné (regroupement de plusieurs paroisses) de Candé, dans l’actuel Maine-et-Loire. Puis il devient grand vicaire de son évêque. Autrement dit son principal collaborateur pour l’administration de son diocèse.

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Au cœur du pouvoir

Portrait de Louis XI, par Jean Fouquet
Portrait de Louis XI, par Jean Fouquet

En 1462, Balue accompagne Beauvau à Rome dans une ambassade envoyée auprès du pape au nom de Louis XI, devenu roi l’année précédente. Il s’y fait remarquer par ses qualités de négociateur et revient avec le titre de « protonotaire apostolique », sorte d’officier du souverain pontife qui reçoit et expédie les actes des assemblées de cardinaux. Le voilà propulsé au cœur du pouvoir royal français et des intrigues vaticanes.

Pour situer l’histoire de Balue, il faut se souvenir que, sous Louis XI, la Touraine occupe une place essentielle dans la vie politique du royaume. Comme les autres souverains de son temps, Louis XI, qui règne de 1461 à 1483, possède une cour itinérante. Mais il affectionne particulièrement la vallée de la Loire et ses résidences tourangelles. Amboise est l’un des grands lieux de la monarchie. Et le château du Plessis-lès-Tours, à La Riche, devient progressivement l’une de ses résidences privilégiées.

Tours est alors bien davantage qu’une ville provinciale : c’est un centre politique majeur, où se croisent les ambassadeurs, les conseillers, les grands seigneurs et les représentants de l’Église. Les châteaux de la région ne servent pas seulement de résidences. Certains sont également des places fortes et des lieux de détention. Montbazon, Loches, Amboise ou encore Onzain appartiennent ainsi à une géographie politique que nous connaissons aujourd’hui surtout à travers ses monuments.

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L’ascension continue

En 1463, Balue est présenté à Louis XI par Charles de Melun, l’un des personnages importants de la cour. Le roi apprécie immédiatement son intelligence et son habileté. Il devient aumônier et confesseur du roi, secrétaire, conseiller, puis participe aux plus hautes instances du gouvernement royal. Il exerce également des fonctions financières et judiciaires, notamment auprès de la Chambre des comptes et du Parlement de Paris.

Et surtout, il commence à accumuler les richesses : il est ainsi nommé abbé commendataire de Fécamp (1464), de Saint-Thierry de Reims (1464), de Saint-Jean-d’Angély (1465), des prieurés de Saint-Éloi de Paris et de Saint-Jean-des-Sables (1465). Autant d’abbayes dont il touche les bénéfices sans jamais y mettre les pieds… Ne lui manquent plus que deux grades qu’il atteint avec une aisance remarquable.

En février 1465, il devient évêque d’Évreux. Deux ans plus tard, profitant des exactions de son prédécesseur, il accède à l’évêché d’Angers. En quittant Évreux, il installe à sa place son frère, Antoine (son sens de la famille ne s’arrêtera pas là, comme nous le verrons plus loin…). Et le 18 septembre 1467, le pape Paul II le fait cardinal. En quelques années, un simple clerc provincial est devenu l’un des hommes les plus puissants de France. Son ascension ne passe pas inaperçue et suscite déjà des réactions.

C’est en effet à cette époque que se situe un épisode révélateur du climat de l’époque et d’un aspect de la personnalité de Balue. Nous sommes à Paris, en pleine guerre du Bien public (les féodaux se sont révoltés contre Louis XI). Balue, évêque d’Évreux, a pris le parti de Louis XI, s’attirant en contrepartie l’hostilité du parti bourguignon. C’est le chroniqueur Jean de Roye qui raconte l’événement : le soir du 23 septembre 1465, « Monseigneur l’évêque d’Évreux Balue fut guetté et accueilli par certains de ses ennemis en la rue de la Barre-du-Bec (au début de l'actuelle rue du Temple) ». Balue reçoit deux coups d’épée. Sa mule lui sauve la vie, emportant l’évêque jusqu’à son hôtel du cloître Notre-Dame. Malgré les recherches entreprises, les agresseurs ne sont pas retrouvés. Reste à comprendre les raisons de cette agression. Deux explications circulent rapidement.

La première est politique. Balue est une cible des adversaires de Louis XI. Le contexte de septembre 1465, marqué par les tensions entre le roi et les princes coalisés, rend cette hypothèse particulièrement plausible. La seconde est, disons, plus sentimentale, même si elle est moins crédible. Selon l'historien Henri Forgeot, on soupçonna aussi un certain seigneur de Villers-Bocage d’avoir commandité l’agression « pour l’amour de Jehanne Dubois, dont il était amoureux ». Bref, une vulgaire vengeance d'amant jaloux, et un récit à prendre avec des pincettes, même si l’image de l’évêque amoureux sauvé par sa mule emballée eut la nette préférence des rieurs…

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Un négociateur qui ne s’oublie pas

Portrait présumé de Jean Balue
Portrait présumé de Jean BalueGravure de Jean Baron (domaine public)

Toujours est-il que la nomination de Balue à Angers s’est faite au détriment de son ancien protecteur, Jean de Beauvau. Les deux hommes se sont en effet progressivement brouillés. Mais leur rivalité dépasse les questions personnelles. L’Anjou est alors une province très sensible. Le duché de Bretagne, tout proche, conserve une large autonomie, son duc, François II, s’oppose régulièrement à Louis XI. Le duc d’Anjou, oncle de Louis XI, le fameux roi René, constitue également une puissance territoriale dont la fidélité n’est pas la principale caractéristique.

Pour Louis XI, il est donc essentiel que l’évêché d’Angers soit confié à un homme sûr. Or Beauvau est soupçonné d’entretenir des relations avec les adversaires du roi. Balue apparaît comme le candidat idéal. En juin 1467, le pape Paul II dépose Beauvau et transfère Balue d’Évreux à Angers. Avec Paul II, Balue joue sur du velours : son rôle est capital dans les négociations autour de la Pragmatique Sanction de Bourges. Ce texte, adopté en 1438 sous Charles VII, vise notamment à limiter certaines interventions du pape dans les affaires de l’Église de France. Il renforce les droits des institutions ecclésiastiques françaises et réduit corrélativement les prélèvements financiers de Rome.

Mais il laissait aux grands seigneurs le privilège des élections ecclésiastiques, ce qui n’était pas du goût du roi. Au gré de ses intérêts dans les affaires italiennes, Louis XI louvoie donc en imposant ou en révoquant cette Pragmatique Sanction. Et notre Balue joue un rôle clé dans les négociations qui aboutissent à sa révocation en 1467. Cette politique lui vaut la reconnaissance de Paul II et contribue à son élévation au cardinalat. Mais elle suscite également l’hostilité du Parlement de Paris, très attaché aux libertés de l’Église de France.

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Une étrange affaire

Frisant le burn-out avec ses nouvelles fonctions, le cardinal ne néglige ni la bonne chère, ni les plaisirs défendus. Lors de son procès, le connétable Charles de Melun expliquera sa brouille avec Balue par une femme qu’ils fréquentaient tous deux. Selon son récit, Balue était amoureux d’une jeune Parisienne. Melun lui aurait montré des lettres qu’elle lui avait adressées ainsi qu’un petit bijou en forme de cœur, serti d’un rubis, qu’elle lui avait offert. Une façon de prouver à Balue que cette femme ne l'aimait pas. À la vue des lettres et du bijou, le prélat serait devenu « blanc comme un drapeau ».

De fait, Balue passe très peu de temps à Angers. Il prend possession de son évêché par procuration en janvier 1468, puis s’y rend personnellement en février. Ensuite, il laisse la gestion courante du diocèse à ses grands vicaires. Mais il surveille de près son ancrage territorial, comme on dirait aujourd’hui. Et surtout les revenus qui y sont attachés. Il intervient ainsi dans la nomination des dignitaires ecclésiastiques et dans la gestion des revenus du diocèse. L’une des décisions rapportées mérite le détour : Balue accorde au roi René l’autorisation de consommer des œufs et des laitages pendant le Carême, en raison de son état de santé.

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Premier revers

Louis XI et Charles le Téméraire à Péronne
Louis XI et Charles le Téméraire à PéronneIllustration de Jacques Onfroy de Bréville, dit Job

Au même moment, l’activité de Balue dépasse largement les frontières de la Touraine et de l’Anjou. Paris, Rome, la Bourgogne et l’actuelle Belgique constituent ses nouveaux théâtres d’opération. Car l’adversaire principal de Louis XI est maintenant Charles le Téméraire, fraichement devenu duc de Bourgogne après la mort de son père, Philippe le Bon. Charles contrôle une large bande de territoires qui va de la Bourgogne aux Pays-Bas. Son ambition est de constituer une puissance capable de rivaliser avec le royaume de France. Balue participe donc à plusieurs missions diplomatiques auprès du duc. Son rôle est particulièrement sensible dans la préparation et la tenue de l’entrevue de Péronne, en octobre 1468. C’est là que la roue va commencer à tourner pour ce prélat ambitieux.

Les Liégeois sont en conflit avec leur prince, Louis de Bourbon, allié du duc de Bourgogne. En sous-main, Louis XI a encouragé les oppositions à la domination bourguignonne. Lorsqu’il rencontre Charles le Téméraire à Péronne pour discuter d’un accord de paix, et au moment où les négociations vont aboutir, la nouvelle d’une révolte liégeoise parvient aux oreilles des négociateurs.

Fureur de Charles le Téméraire qui apprend en outre que cette révolte a été encouragée par des émissaires français. Il fait boucler les portes du château et celles de Péronne. Louis XI n’a pas d’autre choix que d’accepter de signer le traité aux conditions léonines et d'accompagner Charles dans l'expédition punitive que le Téméraire lance séance tenante contre la ville révoltée. Le roi aura ensuite beau jeu de faire annuler cet accord obtenu par la force.

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Le chant du cygne

Pour Balue, intervenu dans les relations entre les deux cours, l’accusation d’avoir attiré Louis XI dans le piège de Péronne commence à émerger. Car Louis XI cherche des coupables quand il reparait à Paris avec son traité piteux entre les mains. Même si Balue estime au contraire qu’il a contribué par ses intrigues de coulisses à tirer le roi d’un mauvais pas. Notamment en payant les conseillers de Charles à la demande de Louis XI pour que sa propre vie soit ménagée. Et sans oublier de faire payer chèrement ce service au passage.

À peine un mois plus tard, Balue reçoit solennellement son chapeau de cardinal d’Angers. La cérémonie se déroule à Notre-Dame de Paris le 17 novembre 1468 devant une nombreuse et brillante assistance. Le cardinal d'Albi, Jean Jouffroy, qui le voit comme un rival, prononce un panégyrique plein d’ironie sur l’impétrant, laissant clairement entendre qu’il doit sa nomination non à ses qualités, qu’il juge fort communes, mais plutôt à l’indulgence du pape et à la chaude recommandation du roi. Prévoyant la future disgrâce qu’il espère, il ajoute : « Il n’a pas craint de monter, de peur de tomber ! »

Le fraîchement chapeauté aurait dû se méfier de ce discours caustique… Le soir même, il offre une somptueuse réception digne d’une soirée privée pendant la Fashion Week, dans l’hôtel particulier de son frère, près de l’église des Blancs-Manteaux.

Un chroniqueur de l’époque note que « pour réjouir les assistants au dîner, il y avait un grand nombre de bien jolies dames, demoiselles et jeunes bourgeoises, compagnons chantant de bouche, trompettes, clairons, ménestrels tant à cordes et orgues, danseurs de morisques et joueurs de farces ».  Le festin est à l’avenant : « viandes tant domestiques que sauvages, tant de bêtes que d'oiseaux, bouillies, rôtisserie, pâtisserie, épices en grande quantité et de diverses saveurs ». La même abondance règne pour les vins : « vins de soif, vins bâtards, vins de rosette, vins blancs, vins clairets, vins rouges de divers pays et de divers goût ».

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La trahison

Ça ressemble furieusement à un chant du cygne… Sentant le vent tourner, Balue veut prendre langue avec Charles le Téméraire, pour un de ces coups de billard à trois bandes dont il a le secret : créer un problème qu’il pourrait résoudre afin de retrouver la faveur du roi. Il s’acoquine avec un personnage douteux, l’évêque de Verdun, Guillaume de Harancourt, cherchant, lui, à se venger de la défaveur royale dans laquelle il était tombé pour ses malversations et ses mœurs dissolues. La suite et l’enquête qui va les confondre sont dignes du Nom de la Rose…

Le château d’Amboise
Le château d’Amboise© Wikimedia

À Amboise, ils rédigent un mémoire destiné aux émissaires du duc de Bourgogne, dans lequel ils détaillent ce qui pourrait faire échouer les projets du roi pour son frère Charles en Guyenne, les villes de la Somme que Louis XI s’apprête à conquérir, les alliances féodales qui semblent se reformer contre lui, ses pourparlers avec l’Angleterre… Par précaution, les deux prélats demandent au messager, un certain Simon Bellée, de recopier le message de sa main et brûlent l’original. Ultime mesure de prévoyance : comme le mémoire est rédigé sans qu’un seul nom y figure, ils les font apprendre par cœur à Bellée. C’est ce détail qui va tout faire capoter.

Le matin du 22 avril 1469, Simon Bellée quitte Tours pour la Bourgogne avec le mémoire et une lettre de créance confirmant qu’il agit bien au nom du cardinal Balue. Le grain de sable intervient à Cloyes-sur-Loir : fourbue, la bourrique de l’émissaire refuse d’avancer. Il la frappe, l’insulte, la tire par la bride, sans succès. Le manège attire l’attention de villageois en mal de distraction, qui s’assemblent et commentent en s’esclaffant les vains efforts de Bellée…

Le spectacle attire aussi l’attention de deux soldats du roi, qui interrogent Simon Bellée. Ils deviennent de plus en plus suspicieux devant les explications embrouillées de l’émissaire. Ils le fouillent et découvrent les papiers cousus dans la doublure de son pourpoint. Jeté en prison, l’émissaire panique et révèle toute l’histoire qu’il sait par cœur, et pour cause. Le soir même, le roi est au courant.

Balue se trouve à Tours lorsque Simon Bellée est intercepté. Mandé par Louis XI au château d’Amboise, il s’y rend et il y est arrêté le 23 avril 1469. Ses premiers interrogatoires ont lieu sur place. L’affaire qui va occuper pendant plus de onze ans la diplomatie française et pontificale commence donc dans un périmètre tourangeau très restreint.

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Tourisme pénitentiaire

Le cardinal est d’abord transféré d’Amboise à Montbazon, dans les cachots de la sinistre forteresse médiévale dont le donjon carré, construit par Foulques Nerra et coiffé d’une statue de la Vierge géante, domine le bourg encore aujourd’hui. Fin janvier 1470, le prisonnier est conduit au château d’Onzain, par ordre du roi. En février, Louis XI fait remettre 70 livres tournois à Guyon de Broc, son maître d'hôtel, charge pour lui de faire fabriquer « une cage de fer au château d'Onzain pour la sûreté et la garde du cardinal d'Angers ». C’est la seule trace ténue qui relie Balue à cette fameuse cage, sans qu’on sache s’il y fut véritablement enfermé.

La forteresse de Montbazon
La forteresse de Montbazon© Wikimedia

Louis XI ne perd pas de temps. En mai 1469, il fait saisir les biens de celui qu’il avait si généreusement enrichi. La seule estimation des biens meubles saisis à Paris dépasse 14 000 livres parisis. Les comptes énumèrent plus de 6 000 livres parisis en espèces, quelque 4 000 livres d’argenterie, des livres précieux, des tapisseries, des fourrures et jusqu’à un « drap d’or » (velours, satin ou soie entremêlé de fil d’or) de plus de 28 mètres de long. Le cardinal recevait une pension royale de 2 000 livres tournois par an. Ses bénéfices ecclésiastiques lui procuraient environ 7 000 livres supplémentaires, et le roi lui avait accordé 6 000 écus lors de sa promotion cardinalice.

La confiscation se transforme en redistribution, selon les pratiques de l’époque. Si l’argenterie est vendue, des étoffes et des fourrures récompensent Louis de Crussol, gouverneur du Dauphiné. Des tapisseries passent à Tanneguy du Chastel, protagoniste de l’assassinat de Jean sans Peur au Pont de Montereau. La bibliothèque de Balue est confiée au futur chancelier Pierre d’Oriole. Les faveurs de Louis XI avaient bâti la puissance de Balue. Leur retrait sert à consolider d’autres fidélités de « l’universelle araigne ».

Le frère du cardinal, Nicolas Balue, et son épouse Philippe Bureau protestent : certaines tapisseries confisquées leur avaient été offertes pour aménager leur hôtel – celui où le cardinal avait fait la nouba le fameux soir de la cérémonie à Notre-Dame– et préparer la naissance de leur enfant. La réalité est du genre tragi-comique… Devinant la tournure malsaine des événements, et prétextant la volonté d’aider ce jeune couple à s’installer, le rusé cardinal avait progressivement déménagé ses meubles et tapisseries chez son frère. Il avait même fini par emménager chez lui, son propre intérieur étant dégarni. Quand les agents du roi vinrent récupérer le mobilier du cardinal, toute la famille jura ses grands dieux qu’il ne lui appartenait plus !

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Un détenu qui sait s’occuper

La durée inhabituelle de son enfermement (11 ans) s’explique par son statut. Jean Balue n’est pas un sujet ordinaire : il est cardinal de l’Église romaine. Au Moyen Âge, les membres du clergé bénéficient de règles judiciaires spécifiques. Dans le cas d’un cardinal, la compétence du Pape est déterminante. Louis XI ne peut donc pas simplement faire condamner Balue par ses propres juges. Il doit obtenir la coopération du Saint-Siège.

Détail piquant : le 2 octobre 1469, alors qu’il est détenu à Montbazon, Balue confère à Charles Paon le bénéfice de la trésorerie d’Angers. Le 2 juillet 1472, un acte dressé à Chinon indique que Balue nomme un des secrétaires du roi à une prébende de sa cathédrale. Ce qui peut prouver deux choses : le prisonnier pouvait sans doute travailler et il disposait encore des bénéfices de son évêché. On ne peut en déduire en revanche qu'il était emprisonné à Chinon, la mission ayant pu être confiée à un de ses représentants.

Derrière les barreaux, il continue donc d’administrer ses affaires. Et il consacre son temps libre (enfin, c’est une façon de parler…) à rattraper ses lectures. Un chanoine de Chartres avec qui il correspond depuis sa prison, Robert Duval, indique qu’il a bien fait de réunir les nombreux ouvrages qu’il souhaitait étudier, mais dont ses activités politiques l’avaient longtemps détourné.

Du temps de sa splendeur, Balue possédait en effet une bibliothèque d’une centaine de volumes, d’une valeur estimée à 700 livres tournois : Térence, Sénèque, Boccace, des ouvrages de droit canonique, d’histoire et de théologie. À l’époque, il s’agissait là d’un patrimoine considérable.

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L’affrontement de deux pouvoirs

Dès 1469, Louis XI engage des démarches auprès du pape Paul II. Des ambassadeurs puis des cardinaux sont désignés pour entamer des négociations interminables. Le roi veut faire reconnaître la trahison de son ancien conseiller. La papauté entend préserver ses prérogatives et éviter qu’un cardinal puisse être condamné par un souverain sans la procédure canonique régulière. Aucun procès n’aboutit à une condamnation définitive. Balue n’est donc pas un simple accusé enfermé pour traitrise : c’est un prisonnier politique maintenu en détention sans jugement définitif.

Même problème pour son évêché d’Angers, que Louis XI veut lui retirer. Là encore, l’évêque Balue possède deux catégories de pouvoirs : le temporel (biens, revenus, droits seigneuriaux) et le spirituel (autorité religieuse et gouvernement du diocèse). Certes le roi peut intervenir sur les biens et revenus relevant de son autorité. Mais il ne peut pas déposer un évêque : cette décision appartient à l’Église seule.

Ironiquement, Louis XI choisit d’abord de rétablir à Angers l’ancien évêque Jean de Beauvau. Quelques années auparavant, il avait soutenu Balue pour obtenir sa déposition. Désormais, il soutient Beauvau contre Balue. L’archevêque de Tours, Élie de Bourdeilles, défend les droits du cardinal prisonnier. Rome confirme que Balue demeure juridiquement évêque d’Angers pendant sa détention… et après !

En 1476, le pape trouve un compromis : Beauvau reçoit le titre d’administrateur apostolique. Il peut ainsi gouverner le diocèse sans être reconnu comme son évêque titulaire. À sa mort, en 1479, Louis XI impose un autre candidat, Auger de Brie. Même emprisonné, Balue reste donc au centre d’une bataille juridique entre le roi de France, le chapitre d’Angers, l’archevêque de Tours et la papauté. Pendant ce temps, « La Balue » poursuit son tourisme pénitentiaire. Après Tours, Onzain, Montbazon, on le dit enfermé à Loches, même si pas une seule trace historique n’en fait mention. Les comptes de Louis XI notent aussi 50 écus d'or donnés à maître Chrestien Castel, médecin, pour le dédommager de voyages de Tours à Chinon en avril 1480, à la demande du roi, pour soigner le cardinal Balue et d'autres malades.

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Retour triomphal

Anne de Beaujeu
Anne de BeaujeuDétail d’un triptyque de Jean Hey

En décembre 1480, Jean Balue retrouve enfin la liberté. Les négociations pontificales ont fini par obtenir ce qu’aucun jugement n’avait accordé. Le rôle décisif revient au cardinal Giuliano della Rovere, légat du pape en France (il deviendra plus tard le Pape Jules II, mécène de Michel-Ange et de Raphaël). Alors détenu à Tours, Balue est remis à la garde de della Rovere et quitte le royaume. Il rejoint Rome en février 1482. Sous Sixte IV, il retrouve progressivement son influence. En janvier 1483, il accède au siège suburbicaire d’Albano. Autrement dit titulaire d’un des sept diocèses situés à la périphérie immédiate de Rome. À la clé, le rang prestigieux de cardinal-évêque et la participation de plein droit à l'élection du pape ! Entre janvier et septembre 1483, Balue devient cardinal protecteur de l’ordre cistercien. À cette époque, l’ordre monastique traverse une crise opposant les puissantes abbayes de Cîteaux et de Clairvaux. Balue intervient encore pour résoudre le différend.

Le 30 août 1483, Louis XI meurt au château de Plessis-lès-Tours. Son fils Charles VIII n’a que treize ans. Le gouvernement du royaume est assuré par sa sœur, Anne de Beaujeu, et son époux Pierre de Bourbon. Le sort de Balue va de nouveau changer. Le nouveau pouvoir cherche à apaiser les relations avec le Vatican. Le cardinal revient en France en majesté, avec le rang particulièrement élevé de légat bénéficiant de la délégation quasi totale du pouvoir pontifical pour la mission qui lui est confiée.

En juillet 1484, Balue se rend à Angers où il ne s’était pas montré depuis 1468. Le faste considérable de son entrée solennelle marque les esprits. Il arrive par la route des Ponts-de-Cé. Une foule de nobles, de religieux et d’habitants se masse à sa rencontre. Un seigneur conduit sa mule par la bride. La croix de légat portée devant lui, le cardinal s’avance revêtu de ses ornements pontificaux, sous un dais de damas blanc décoré de ses armoiries. Quatorze barons feudataires participent à la cérémonie. Le cortège traverse la ville, se rend à la cathédrale puis à l’abbaye Saint-Serge.

Le lendemain, Balue rencontre les chanoines. Un peu piteux, ceux-ci expliquent qu’ils avaient été contraints par Louis XI de reconnaître l’autorité d’Auger de Brie. Patelin, le cardinal leur accorde bien volontiers son absolution : il est déjà ailleurs… Une seconde carrière internationale l’attend. En octobre 1484, Charles VIII lui confie la protection des affaires du royaume auprès du Saint-Siège. Balue devient un intermédiaire privilégié entre la monarchie française et la papauté. Il reçoit une pension de 3 000 livres.

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Les intrigues reprennent

Anne de Beaujeu accepte également de l’indemniser pour les confiscations subies sous Louis XI, à hauteur de 20 000 livres versées sur cinq ans. Mais voilà, hubris ou naturel qui revient au galop, Balue ne peut s’empêcher de reprendre les activités qui avaient pourtant contribué à sa disgrâce. Sa mission officielle consiste entre autres à favoriser la paix et la stabilité du royaume pendant la minorité de Charles VIII et la régence d’Anne de Beaujeu. Et le voilà qui noue des relations avec les adversaires de la régente, notamment le duc d’Orléans, le futur Louis XII.

Signature autographe de Balue : « Jehan cardinal d’Angiers, vostre protecteur », au bas d’une lettre datée du 8 mars 1487
Signature autographe de Balue : « Jehan cardinal d’Angiers, vostre protecteur », au bas d’une lettre datée du 8 mars 1487Archives départementales de l’Aube

Il encourage ses ambitions italiennes et lui fait miroiter la possibilité d’épouser Anne de Bretagne après avoir obtenu l’annulation de son mariage avec Jeanne de France. Les ambassadeurs italiens s’étranglent de fureur : « huomo diavoloso, scandaloso e passionato ». Leurs imprécations transalpines n’ont pas besoin de traduction… Anne de Beaujeu et les diplomates italiens ont beau réclamer son rappel, le pape le soutient et refuse tout net.

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Au plus près du pape

Le prince Djem reçu à la table de Pierre d’Aubusson
Le prince Djem reçu à la table de Pierre d’AubussonEnluminure tirée des Œuvres de Guillaume Caoursin, Bibliothèque nationale de France

Ce n’est pas fini : Balue exerce également une fonction de protecteur auprès de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, installé à Rhodes et dont le grand maître est un Français, Pierre d’Aubusson. En 1488-1489, Balue résout une affaire diplomatique concernant le prince ottoman Djem, frère du sultan Bayezid II. Prétendant au trône ottoman, Djem a été capturé par les Hospitaliers. Sa détention en France en fait rapidement une « proie lucrative » que se disputent les puissances occidentales, moyen-orientales et papales.

Au terme de péripéties rocambolesques dont la narration nous éloignerait du sujet, c'est finalement Balue qui reçoit la charge de la garde du prince ottoman et qui prépare son entrée dans la ville éternelle, le 13 mars 1489, où il rencontrera le souverain pontife. L’ancien prisonnier des châteaux de Touraine se trouve désormais au cœur des relations diplomatiques du Saint-Siège, de la Couronne de France et de la Sublime Porte ottomane.

Il exerce ensuite des missions pontificales en Italie, à cette époque politiquement fragmentée. Pour défendre l’autorité du pape face aux seigneurs locaux et aux rivalités entre puissances, Balue est alors envoyé comme légat dans la Marche d’Ancône, région de l’Italie centrale bordant l’Adriatique. Alors qu’il exerce déjà sa légation, il reçoit le 13 mars 1491 le siège suburbicaire de Palestrina, autre circonscription ecclésiastique proche de Rome.

C’est au cours de cette mission de légat qu’il décède, le 5 octobre 1491, à Ripatransone. Le 18 octobre, la dépouille du cardinal entre à Rome. Si vingt-cinq domestiques de sa maison l’accompagnent avec des cierges allumés, le clergé romain brille par son absence. Certes les funérailles solennelles ont lieu le 5 novembre à Sainte-Praxède, en présence de plusieurs cardinaux. Le préposé aux cérémonies pontificales, Johann Burchard, remarque l’effet disgracieux du catafalque, trop large et trop bas. N’ayant pas fait de testament, sa fortune, estimée à cent mille ducats, revient au pape Innocent VIII.

Une inscription funéraire, aujourd’hui disparue, rappelait les étapes extraordinaires de la destinée de Jean Balue :

« Ici repose celui qui, ayant connu les prospérités et les revers, et subi les vicissitudes de la fortune, mourut glorieusement septuagénaire, dans le Picenum [région des Marches], alors qu’il exerçait les fonctions de légat sous le pontificat d’Innocent VIII. Exemple mémorable de l’instabilité des destinées humaines et de la fortune. À Jean d’Angers, évêque d’Albano ».

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Chaque visite de la Compagnie des Guides se nourrit de ces enquêtes. Ce que nous découvrons, nous le partageons avec vous.