
C’est une stèle en pierre jaunâtre exposée au musée de Cluny. Tout en bas, sous un long texte en gothique, un corps est étendu, décharné, livré à la décomposition. Les historiens de l’art appellent cela un « transi ». Au-dessous, ce vers : « De terre suis venus et en terre retourne. » Le défunt s’appelle Nicolas Flamel. Oui, « l’inventeur » de la pierre philosophale et de l’élixir de longue vie. Celui qui, dans Harry Potter, affiche tranquillement 665 ans au compteur. L’immortel le plus célèbre du monde a donc pris soin d’annoncer sur sa propre tombe qu’il allait se décomposer comme tout le monde. Il a raison : si partir, c’est mourir un peu, mourir, c’est pourrir beaucoup…
C’est devant cette pierre que mon envie d’enquête commence à germer. Comment ce bourgeois bigot, promoteur immobilier, marié puis veuf sans enfant, donateur généreux des organisations charitables, qui ne se faisait aucune illusion sur le devenir de ses restes a-t-il pu atteindre une telle notoriété comme alchimiste ? Pour le corps, il n’y avait rien à faire. Mais pour le nom, tout restait possible. Messes, fondations, aumônes, constructions… De fait, pendant une trentaine d’années, Flamel a méthodiquement organisé sa survie mémorielle. Il a réussi au-delà de toute espérance, mais pas du tout comme il l’avait prévu. Six siècles plus tard, le monde entier le connaît pour ce qu’il n’a jamais été.
Sommaire
- « Jadis escrivain… »
- Pernelle, deux fois veuve
- Trois cents rentes
- Sa figure sur les murs
- Des prières sur le bail
- Plus d’un mètre de testament
- L’alchimiste surgit
- Faux et usage de faux
- Soudain, Flamel prend la parole
- Newton prend des notes
- L’abbé qui tua le mythe
- Un étal à épinards
- « Soit prié pour les trépassés »
« Jadis escrivain… »
Commençons par ce que nous savons de lui. Ce sera vite fait. Sa date de naissance est inconnue : autour de 1330 ou de 1340, peut-être à Pontoise. Il vit à Paris, dans la paroisse de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, dont le vestige solitaire actuel est la tour Saint-Jacques campée près de la rue de Rivoli. Les actes le désignent comme « escrivain et bourgeois de Paris ». Et c’est là que les choses se compliquent.

Car « escrivain » ne nous dit pas grand-chose. La tradition en a fait tour à tour un écrivain public, un copiste ou un libraire. Il a pu être tout cela à la fois. Mais comme le rappelle l’exposition que le musée de Cluny lui consacre (du 13 octobre 2026 au 24 janvier 2027), aucun document conservé ne permet de trancher. Nous connaissons beaucoup mieux ses maisons que son métier, ce qui est déjà une indication sur le personnage.
Une fausse piste vient brouiller encore le portrait. On connaît, à la même époque, un autre Flamel, prénommé Jean, secrétaire et bibliothécaire du duc Jean de Berry, le fameux bibliophile des Très Riches Heures. C’est sa main qui inscrit la propriété du duc sur ses manuscrits, comme sur les Belles Heures conservées à New York, d’une signature réduite à un seul mot : « Flamel ». Les deux hommes étaient peut-être frères, ou seulement parents : en 1434, Guillebert de Mets distingue « Flamel l’aisné » du « juenne Flamel » attaché au duc de Berry.
↑ SommairePernelle, deux fois veuve
Quand Nicolas Flamel se marie, vers 1363, sa femme Pernelle a déjà enterré deux conjoints. On peut se demander si le capital de départ du jeune écrivain ne doit pas quelque chose à ces deux maris prématurément arrachés à l’affection de leur femme. Les archives ne permettent pas de l’affirmer. Elles montrent en revanche un couple très organisé.
En 1372, les époux se font devant notaire une donation mutuelle : le survivant héritera de l’autre. Ils n’auront pas d’enfants. Le premier achat immobilier que nous leur connaissons date de 1375 : leur propre maison, dite « à la Fleur de lys », à l’angle de la rue des Écrivains et de la rue de Marivaux. Évidemment, le nom de la première renforce la crédibilité de sa profession.

Lorsque Pernelle meurt en 1397, sa famille rancunière tente de faire capoter le legs. Flamel gagne le procès et continue d’acheter, seul cette fois. La légende fera de cette femme la compagne de laboratoire d’un adepte, immortelle à ses côtés. Plus prosaïquement, les archives dépeignent une héritière dont la succession mouvementée tarabuste les juges.
↑ SommaireTrois cents rentes
Car il achète beaucoup, notre ami écrivain. Les documents permettent de reconstituer une dizaine de maisons à Paris et près de 300 rentes, dans la capitale et ses environs. Au Moyen Âge, une rente, c’est une somme d’argent qu’on verse à un propriétaire : on obtient en échange le droit de toucher chaque année un revenu garanti sur sa maison. C’est un placement, sûr et régulier, à une époque où l’Église interdit le prêt à intérêt. Le futur « alchimiste » se constitue en réalité un portefeuille immobilier bien plus rémunérateur que des manipulations incertaines de cornues et d’alambics dans une cave enfumée.
Il a aussi le sens des affaires. La nouvelle enceinte de Paris, achevée vers 1380, vient d’englober de vastes espaces sur la rive droite. Flamel place ses billes dans ces secteurs encore peu urbanisés, notamment au sud du prieuré de Saint-Martin-des-Champs (l’actuel musée des Arts et Métiers). Le calcul était-il délibéré ? Nous n’en savons rien. Mais un investisseur du Grand Paris d’aujourd’hui ne ferait pas autre chose.
Point n’est donc besoin de plomb changé en or pour expliquer cette fortune. Du moins pour qui prend le temps de lire les actes. Pour les autres, un mystère demeure : comment un simple « escrivain » est-il devenu si riche ?
↑ SommaireSa figure sur les murs
Une fois à l’abri du besoin, Flamel se lance dans une autre entreprise. En 1389, il finance la réfection du portail de son église paroissiale. Pernelle et lui s’y font représenter à genoux devant la Vierge. La même année, au cimetière des Saints-Innocents (à l’emplacement de l’actuelle fontaine éponyme), il commande une arche où le couple apparaît au pied du Christ, entouré d’anges. En 1402, il participe à la restauration de Sainte-Geneviève-des-Ardents (on peut en voir au sol les traces de l’abside, à l’ouest du parvis de Notre-Dame). Il s’y fait représenter en prière, vêtu d’une longue tunique à capuchon. Son portrait orne aussi la façade de sa propre maison.


Point n’est besoin d’ironiser sur les vanités d’un parvenu bigot. Au Moyen Âge, ces images remplissent deux fonctions qui ne s’opposent nullement. Elles demandent au passant une prière pour l’âme du donateur, et le salut se joue en partie là. Elles inscrivent aussi son nom dans le paysage de la ville. Faire son salut et se faire voir, c’est le même geste.
Au milieu du 18e siècle, ces représentations sont encore assez nombreuses pour qu’un Parisien puisse suivre un véritable itinéraire de visite sur les traces de Flamel. Presque toutes ont disparu depuis avec les édifices qui les abritaient. Mais retenons surtout l’arche des Innocents. Ce banal monument de piété va connaître une postérité que son commanditaire n’aurait osé imaginer.

Des prières sur le bail
Il existe un endroit où l’on peut encore toucher du doigt cette mécanique. Au 51, rue de Montmorency, en bordure du Marais, se dresse une haute maison de pierre, souvent présentée comme la plus ancienne de Paris, aujourd’hui un restaurant. On l’appelle « maison de Nicolas Flamel », bien que rien n’indique qu’il y ait jamais habité. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il a d’ailleurs acheté beaucoup de maisons mais en a construit assez peu. Celle-ci est une exception. Sur la façade, levons les yeux et lisons :
« Nous homes et femes laboureurs demourans ou porche de ceste maison qui fut faite en l’an de grâce mil quatre cens et sept somes tenus chascun en droit soy dire tous les jours une paternostre et un ave maria en priant Dieu que sa grâce face pardon aus povres pescheurs trespasses. Amen. »

Traduisons : les travailleurs logés là – gratuitement, semble-t-il – sont tenus de réciter chaque jour un Notre Père et un Je vous salue Marie pour les pauvres pécheurs défunts. Une façon de remettre des miséreux dans le droit chemin au moyen d’un des baux les plus singuliers de l’histoire de Paris. Guillebert de Mets, en 1434, décrit le montage : Flamel « fist pluseurs maisons où gens de mestiers demouroient en bas, et du loyer qu’ilz paioient estoient soutenus povres laboureurs en hault ». Les artisans du rez-de-chaussée paient pour les pauvres de l’étage.
Cette phrase réclame des prières pour tous les pécheurs morts, parmi lesquels le propriétaire entend bien figurer. Si l’inscription ne nomme pas Flamel, on voit tout de même ses initiales sur la façade et, sur la droite, un petit médaillon qui passe traditionnellement pour son portrait. Même si son état et sa taille interdisent de l’affirmer.
↑ SommairePlus d’un mètre de testament
Le 22 novembre 1416, encore sain de corps et d’esprit, Nicolas Flamel dicte ses dernières volontés à deux notaires du Châtelet. Le document, long de plus d’un mètre, a rejoint en 2025 les Archives nationales avec le fonds historique de l’hôpital des Quinze-Vingts. Grâce à l’abbé Villain, on peut en lire le contenu détaillé. Merveille de comptabilité céleste…
L’emplacement d’abord. Flamel veut être enterré à Saint-Jacques-de-la-Boucherie, devant le crucifix et la Vierge, et il a déjà réglé les quatorze francs dus à la fabrique de l’église pour l’emplacement de sa tombe. Pour la pierre tombale, il précise qu’il faut prendre celle qui se trouve chez lui. Il la conservait donc quelque part dans sa maison. On touche au sublime : l’homme qui dicte l’épitaphe garde chez lui l’image prête à l’emploi de son propre cadavre.

Le programme est d’une précision biblique :
- Cinquante messes basses le jour de l’enterrement, pour 100 sols parisis
- 32 sols pour la sonnerie des cloches
- Une messe de Requiem par jour pendant sept ans et quarante jours
- Un service solennel chaque vendredi
- Douze obits (cérémonies religieuses) annuels à perpétuité, un par mois, financés par 180 livres parisis de rentes
Pour qu’un tel engagement dure toujours, il faut qu’il soit financé ad vitam aeternam, et c’est à cela que servent les rentes. Ce sont elles qui prieront désormais pour lui.
Il pense même à l’assistance de la cérémonie. Jusqu’à treize pauvres recevront 12 deniers chacun pour jouer les affligés pendant les services. Et si sept aveugles des Quinze-Vingts souhaitent venir, ils auront la préférence. La prière des pauvres passe en effet pour la plus efficace auprès de Dieu : autant s’assurer de leur présence. Sa paroisse est désignée légataire de ses maisons et de ses rentes, à charge pour elle d’exécuter le tout. Ce qui restera sera partagé entre la fabrique de Saint-Jacques, Sainte-Geneviève, Notre-Dame et l’Hôtel-Dieu.
↑ SommaireL’alchimiste surgit
Nicolas Flamel rend l’âme le 22 mars 1418. Certains ouvrages écrivent 1417 : dans le Paris de ce temps, l’année change à Pâques, qui tombe cette année-là le 27 mars. Pour ses contemporains, le 22 mars appartient encore à 1417. On place au-dessus de sa tombe la fameuse pierre qu’on peut voir maintenant à Cluny :
« Feu Nicolas Flamel jadis escrivain a laissé par son testament à l’œuvre de ceste église certaines rentes et maisons qu’il avoit acquestées et achatées à son vivant pour faire certain service divin et distributions d’argent chascun an par aumosne touchans les Quinze-Vins, l’Hostel-Dieu et autres églises et hospitaux à Paris. Soit prié pour les trespassez. »
Pas un mot sur ses mérites, sur sa famille ni sur ses dates. La pierre fonctionne comme une affiche : voici ce que j’ai donné et à qui, et vous qui passez sans me voir, priez. Au sommet, le Christ entre saint Pierre et saint Paul, le soleil et la lune. Au pied du texte, le transi, une prière latine, un dernier vers allusif sur la terre et une dernière demande de pardon. L’homme se présente comme une dépouille, et ses dons comme son seul titre.
Et ça marche. En 1434, seize ans après sa mort, Guillebert de Mets, dans sa description de Paris, se souvient de « Flamel l’aisné, escripvain qui faisoit tant d’aumosnes et hospitalitez ». Les fondations de Flamel seront célébrées jusqu’à la veille de la Révolution française, soit pendant plus de trois siècles et demi. Pernelle aura moins de chance : les prières commandées ne le furent qu’en partie, faute de ressources.
Et c’est là que se situe le rebondissement qui annonce le changement de statut de Flamel. En 1463, un témoin note que le défunt « estoit en renom d’estre plus riche de moitié qu’il n’estoit ». Quarante-cinq ans après sa mort, grossie par la renommée, sa fortune a commencé à grossir toute seule. Sa richesse se voit partout, sur les portails, les arches, les maisons et les pierres tombales. Mais cette fortune, personne ne sait plus très bien d’où elle vient. Bizarre, vous ne trouvez pas ? Il ne reste plus qu’à trouver une explication. Même posthume.
↑ SommaireFaux et usage de faux
Elle arrive à la fin du 15e siècle sous la forme d’un manuscrit. Le Livre Flamel, dont un exemplaire est aujourd’hui conservé à la bibliothèque universitaire de Bologne, est le plus ancien traité d’alchimie placé sous ce patronyme. Il expose une théorie de la transmutation et une recette en six étapes. Il apparaît au moins cinquante ans après la mort de Nicolas Flamel, et il est signé simplement « Flamel », sans prénom. Le texte n’a pourtant rien d’original : c’est la traduction française d’un traité latin, le Flos florum, attribué à Arnaud de Villeneuve. Mais lui donner le nom d’un Parisien dont la fortune est devenue mystérieuse, c’est fournir à la légende un sacré coup d’accélérateur.
D’autant qu’un faussaire s’en mêle en diffusant le Livre des laveures, traduction du Rosarius de l’alchimiste anglais John Dastin, dont il portait à l’origine le nom. Quelqu’un l’a gratté, et a écrit à la place : Flamel. Pourquoi lui ? Parce qu’au-delà des querelles d’érudits, l’alchimie a un sérieux problème commercial : comment convaincre le lecteur que votre recette fonctionne ? Le meilleur argument serait un homme devenu réellement riche. Or il y en a justement un à Paris, et qui a le double avantage d’être mort et incapable de protester. Les historiens donnent un nom savant à ce procédé, la pseudépigraphie.
Au 16e siècle, l’histoire prend corps. En 1561 paraît un Sommaire philosophique en vers sous le nom de Flamel. En 1578, Noël du Fail écrit qu’il est devenu l’un des plus riches de son temps après avoir trouvé « en un vieil livre une recepte métallique ». En 1584, le sieur de La Croix du Maine rapporte une tout autre rumeur, moins poétique : l’écrivain se serait enrichi sur les créances des Juifs expulsés du royaume en 1394. Les explications se multiplient, et aucune ne se soucie des actes notariés. Et le nom de Flamel commence à passer les frontières : l’Allemagne en 1605, l’Angleterre en 1610.
↑ SommaireSoudain, Flamel prend la parole
Le coup de maître intervient en 1612. Un certain Pierre Arnauld de la Chevallerie publie à Paris un Livre des figures hiéroglyphiques, présenté comme la traduction d’un texte latin de Nicolas Flamel himself ! Pour la première fois, il ne s’agit plus d’une recette. C’est Nicolas Flamel qui parle, à la première personne, et qui déballe tout !
L’histoire est captivante. Le modeste écrivain achète deux florins un livre mystérieux, celui d’Abraham le Juif. Il cherche plus de vingt ans à le déchiffrer. Il part sur les chemins de Compostelle, rencontre à son retour un sage juif, maître Canches, qui lui livre la clé et, le 25 avril 1382, dans son labo, avec Pernelle en assistante dévouée, il réalise enfin la transmutation : le mercure devient or. Et pour permettre à son secret d’accéder à la postérité sans le divulguer, le rusé alchimiste l’aurait fait sculpter. Où ça ? Mais sur l’arche du cimetière des Innocents, bien sûr !
Cette arche, Flamel l’avait commandée pour qu’on prie pour lui. Le couple à genoux, le Christ et les anges, tout ce programme de piété parfaitement ordinaire, devient un message codé. Comme l’arche existe, le récit légendaire paraît vrai. Comme il paraît vrai, elle devient une preuve. Le premier quidam parisien du 17e siècle peut aller vérifier sur place. Les moyens que notre homme avait mis en œuvre pour assurer sa mémoire servent désormais à la détourner.

Il s’agit bien sûr d’un faux. Didier Kahn, spécialiste de l’alchimie à la Renaissance, conclut qu’il fut sans doute fabriqué peu avant sa publication et que l’original latin n’a jamais existé. Le texte se trahit lui-même : on y rencontre le nom de Lambsprinck, auteur alchimique qui a le gros défaut de ne pas apparaitre dans les archives avant 1599, soit bien longtemps après le décès du soi-disant auteur alchimiste. Qui se cache derrière ? L’historien québécois Claude Gagnon a proposé François Béroalde de Verville, poète et amateur de cabale, en s’appuyant sur des jeux d’anagrammes. La thèse ne fait pas l’unanimité. Mais qu’importe… Le personnage historique devient le narrateur de sa propre légende.
↑ SommaireNewton prend des notes
À partir de là, Flamel devient un mythe. Ses textes sont traduits et intégrés aux grandes compilations savantes de l’Europe, du Musaeum Hermeticum à la Bibliotheca Chemica Curiosa. Une version anglaise paraît dès 1624. Et c’est dans cette édition qu’un certain lecteur de Cambridge, vers 1680, vient prendre des notes.
Isaac Newton, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a recopié et annoté le livre, et il est allé jusqu’à dessiner de sa main l’arche des Innocents, qu’il n’a jamais vue. Résumons : le père de la gravitation universelle s’est penché sur un faux parisien pour reproduire un monument de dévotion comme s’il s’agissait d’une de ses équations. Précisons qu’à cette époque, l’alchimie n’est pas encore rejetée hors de la science, et notre opposition entre les deux serait pour lui un anachronisme.
Les puissants s’en mêlent aussi. Selon une rumeur rapportée en 1655 par Pierre Borel, la maison de Flamel aurait été fouillée pour retrouver le livre d’Abraham, que Richelieu aurait fini par récupérer peu avant sa mort. Il ne reste plus qu’à franchir le dernier pas. En 1712, le voyageur Paul Lucas rapporte, sans trop croire à sa fable, ce que lui a confié un derviche en Turquie : la pierre philosophale prolonge la vie de mille ans, et lui-même aurait rencontré Flamel aux Indes trois ans plus tôt. Grâce à l’homme qui a vu l’homme qui a vu le derviche, celui qui avait fait graver son cadavre est officiellement vivant.
↑ SommaireL’abbé qui tua le mythe
Pendant tout ce temps, un peu comme pour les Templiers, personne ne s’était avisé d’aller vérifier ces calembredaines dans les archives. Et là, moi qui ai fait profession de torpiller les légendes, je m’incline humblement devant le père Étienne-François Villain. Cet abbé parisien travaille sur l’histoire de la paroisse de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, en publie un essai en 1758 et y reproduit le testament de Flamel. En 1761, il récidive avec une Histoire critique de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme. Sa méthode est d’une innovation ébouriffante : il lit les parchemins, constate et recoupe les faits et en conclut que les écrits alchimiques ressemblent davantage à un tissu d’âneries qu’à une thèse de doctorat.

J’avoue une certaine tendresse pour ce prélat méthodique. Ce qu’il fait, c’est ce que tout guide-conférencier devrait faire devant une belle histoire : remonter à la source, et vérifier ce qu’elle dit. C’est certes moins amusant. Mais c’est tellement plus passionnant ! Un siècle plus tard, en 1857, Vallet de Viriville poursuit le travail, et Albert Poisson publie en 1893 un ouvrage sur sa vie et ses fondations. Il faudra attendre le milieu du 20e siècle pour que la recherche établisse clairement que rien ne permet de faire de Flamel un quelconque alchimiste.
L’effet de ces enquêtes sur le public ? À peu près nul. Encore aujourd’hui, les visiteurs rouspètent quand le musée de Cluny doit retirer provisoirement la pierre tombale de « l’alchimiste » de ses vitrines. Et quand on passe devant la maison dite de Flamel, rue de Montmorency, il n’est pas rare de voir des ésotéristes inspirés caressant les inscriptions de la façade pour ressentir des vibrations venues du tréfonds des âges… La légende est désormais assez ancienne et assez belle pour se passer de l’homme qui l’a involontairement inspirée. C’est une constante de notre métier, nous l’avons vu avec la cage de fer du cardinal Balue comme pour les Templiers : une fois qu’un récit est bien installé, ce ne sont pas les documents qui l’en délogent.
↑ SommaireUn étal à épinards
Pendant ce temps, que devient le vrai Flamel ? La Révolution emporte tout. Saint-Jacques-de-la-Boucherie, supprimée en 1790, est vendue comme bien national en 1797 et démontée pierre par pierre. Seule la tour Saint-Jacques en réchappe, élevée au début du 16e siècle, longtemps après la mort de son illustre paroissien. Le dernier vestige de son église est ainsi un clocher qu’il n’a jamais vu. Les messes s’arrêtent. Le cimetière est vidé et les ossements de Nicolas et Pernelle rejoignent les Catacombes, sans qu’on puisse les y dénicher parmi des millions d’autres. Le « transi » aurait du mal à retrouver ses abatis.
La pierre tombale, elle, disparaît. On la retrouve au début du 19e siècle : un marchand de curiosités la repère chez une fruitière, qui s’en sert pour étaler ses épinards, ou les hacher, nul ne sait vraiment. Vers 1833, la pierre passe chez un autre marchand. En 1839, elle est signalée à Rambuteau, préfet de la Seine, et la Ville de Paris l’achète pour 200 francs. Elle entre au musée de Cluny en 1845.
Au moment même où cette pierre sert de présentoir à légumes, Paris s’entiche de son propriétaire. En 1831, dans Notre-Dame de Paris, roman dont on retrouve le décor autour de la cathédrale, Victor Hugo envoie son archidiacre alchimiste, Claude Frollo, creuser les caves de Flamel. Gérard de Nerval entreprend une pièce sur lui, restée inachevée. Dans La Tour Saint-Jacques, Alexandre Dumas en fait le médecin de Charles VI, assassiné par un truand. Flamel n’a plus rien à voir avec Flamel : il est devenu une matière, à la disposition de tous les auteurs.
En 1852, la municipalité nomme deux rues voisines de la tour « Nicolas Flamel » et « Pernelle ». En 1893, un asile de nuit pour travailleurs pauvres prend son nom. En 1900, à l’Exposition universelle, Albert Robida le présente en miniaturiste dans sa reconstitution du Vieux Paris.
↑ Sommaire« Soit prié pour les trépassés »
Le 20e siècle se charge du reste. En 1929, dans le Second Manifeste du surréalisme, André Breton convoque Flamel : l’alchimie devient une image de la création poétique, et la pierre philosophale, celle d’une imagination libérée. Le terrain est prêt pour la métamorphose finale. En 1997, dans le premier tome de Harry Potter, J. K. Rowling fait de Nicolas Flamel le seul créateur connu de la pierre philosophale, ami de Dumbledore et paisible retraité. Des enfants du monde entier apprennent ce nom. Les touristes photographient la rue de Montmorency.
Aujourd’hui, ses fondations ont disparu avec l’Ancien Régime. Ses maisons ont été détruites ou transformées. Ses portraits ont presque tous été perdus. L’hôpital des Quinze-Vingts existe toujours et a confié ses archives à l’État, mais on n’y dit plus de messe pour le donateur. De l’immense dispositif construit entre 1389 et 1418, il reste une maison, un testament et une plaque en calcaire qui a connu le légume préféré de Popeye.
Mais Flamel a gagné ! Il voulait que l’on prononce son nom après sa mort, et on le prononce, tous les jours, dans toutes les langues. Il l’a seulement obtenu à un prix qu’aucun notaire n’aurait pu inscrire au contrat : devenir ce qu’il n’a sans doute jamais été, et voir oublier ce qu’il avait payé pour être. L’adepte de 1612, le voyageur des Indes et l’ami de Dumbledore ont pris sa place. Lui reste à Cluny, pour qui veut bien pousser la porte, avec son cadavre gravé et sa dernière demande, que nous pouvons au moins lui lire à voix haute :
↑ Sommaire« De terre suis venus et en terre retourne. »
Chaque visite de la Compagnie des Guides se nourrit de ces enquêtes. Ce que nous découvrons, nous le partageons avec vous.